dimanche 12 février 2012

" The Kid, une histoire d'adoption " de Dan Savage


Dan Savage


Journaliste, écrivain et militant gay, Dan Savage, né en 1964, est connu et apprécié pour son esprit mordant, ses commentaires politiquement incorrects et son approche libérée des questions sexuelles.
Depuis 1991, il est en effet l’auteur de la chronique hebdomadaire « Savage Love », célèbre aux Etats-Unis, dans laquelle il délivre des conseils relationnels et sexuels à ses lecteurs avec un humour devenu sa marque de fabrique.  « Savage Love » est publié dans une douzaine de journaux américains et canadiens, dont le Village Voice, à New York. Habitué des plateaux de télévision américaine, Dan Savage est aussi le rédacteur en chef de The Stranger, l’hebdomadaire culturel de Seattle. Ses textes ont été publiés dans le New York Times, Forbes ou Rolling Stone.
En septembre 2010, Dan Savage et son mari Terry Miller ont lancé le projet It Gets Better, chaîne de vidéos en ligne (www.itgetsbetter.org), en réaction à une vague de suicides d’adolescents homosexuels. Après que Dan Savage et Terry Miller aient posté une vidéo sur You Tube dans laquelle ils racontent comment les choses se sont améliorées pour eux bien que leur jeunesse ait été difficile, des centaines d’adultes de toutes orientations sexuelles se sont exprimés par vidéo, parmi lesquelles, de nombreuses célébrités telles que Barack Obama ou Hillary Clinton. Ces vidéos ont été vues par des millions d’internautes à travers le monde. 





Introduction de Dan Savage pour l'édition française

The Kid, douze ans après


Bien des choses ont changé depuis que The Kid, le récit de l’adoption de mon fils, a été publié, il y a douze ans.

Par exemple, plus personne n’attend aujourd’hui chez lui, à côté du téléphone, l’appel d’un beau mec rencontré la veille en discothèque, ni celui d’un futur employeur ou d’une agence d’adoption. Désormais, les téléphones nous accompagnent dans nos poches, et nous les utilisons quasiment comme des prolongements de notre corps. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, souvenez-vous, on hésitait à sortir de chez soi si on attendait un appel important.

Quoi d’autre a changé ?

Nous avons connu trois présidents, deux guerres et plus d’un nouveau média social est apparu, puis a disparu. L’euro a fait son entrée par la grande porte et, alors que j’écris cette introduction, on dirait bien qu’il pourrait repartir, de façon honteuse, par la petite porte.
Nous avons connu de grandes avancées dans le monde pour les droits des homosexuels. Le Pacs a été créé en France – l’union civile créée d’abord pour les couples de même sexe – alors que le mariage a été étendu aux couples de même sexe dans six états américains, en Espagne, en Argentine, aux Pays-Bas, au Canada et dans sept autres pays. A l’époque où j’écrivais The Kid, les Américains étaient très largement opposés à l’égalité des droits pour les gays et les lesbiennes. Désormais, sondage après sondage, une majorité de plus en plus importante d’Américains est en faveur du mariage des couples de même sexe.
A propos de la majorité des Américains : ma chronique hebdomadaire de conseils sexuels, " Savage Love ", continue à être publiée dans des journaux grand public à travers tous les États-Unis. Il est intéressant de noter que dans ce pays puritain, sous la menace du jugement dernier, c’est un gay qui est devenu le gourou de millions d’hétéros en ce qui concerne les conseils sur le sexe !
Quoi d’autre ?

Mon copain est devenu mon mari.
Ma mère, dont vous entendrez parler dans ce livre et que, j’espère, vous apprécierez, est décédée il y a plusieurs années. Sa dernière volonté était qu’on se souvienne d’elle. C’était une femme remarquable et quiconque aura lu The Kid et The Commitment, mon essai sur le mariage, uniquement disponible en anglais, ne pourra l’oublier.
La mère de mon fils ne vit plus dans la rue.
Mon fils – cet enfant que vous verrez naître aux trois-quarts de ce livre – a maintenant presque quatorze ans. D.J. fait du snowboard et du skateboard, c’est un fort en maths et un expert en musique. Il a aussi informé ses deux papas, il y a quelques années, qu’il était hétérosexuel.
Les parents de mon fils, c’est-à-dire Terry et moi, sommes toujours ensemble après toutes ces années et toujours aussi amoureux. Alors qu’approche le dix-septième anniversaire de notre rencontre, dans les conditions particulières que vous lirez plus loin, nous avons dit à D.J. combien nous étions fiers de lui comme il était. Gay ou hétéro, nous l’aimons plus que tout.

Quelque chose d’autre a changé depuis la parution de The Kid : le nombre de parents gays qui adoptent des enfants aux Etats-Unis a explosé. En l’an 2000, d’après une étude du Williams Institute de l’université de Californie du Sud, il y avait eu 6 500 adoptions par des couples d’Américains gays. En 2009, près de 22 000 couples gays ont adopté des enfants aux Etats-Unis. L’accroissement du nombre de parents gays qui adoptent a été décrit comme " stratosphérique ". Et c’est assez remarquable quand on considère qu’il est toujours illégal, pour des couples gays, d’adopter dans certains Etats, et que c’est très difficile dans beaucoup d’autres.

Si l’on peut considérer mon courrier comme une indication, la parution de The Kid a aidé à cette explosion du nombre d’adoptions par des couples d’Américains gays dans la dernière décennie. Il ne se passe pas une semaine depuis la parution du livre sans qu’une lettre ou qu’un email me soit envoyé par un couple gay qui a été incité à adopter après avoir lu notre histoire. Beaucoup de ces hommes me racontent qu’ils ont toujours voulu avoir des enfants, mais qu’ils s’étaient persuadés qu’ils ne pourraient être pères après avoir fait leur coming-out. Lire le récit de nos aventures pour adopter celles de Terry, de Melissa et la mienne – a démystifié le processus de l’adoption et leur a fait réaliser qu’eux aussi peuvent devenir parents un jour. Il y a encore une lettre qui vient d’arriver, alors que je suis en train d’écrire cette introduction dans un café du centre de Seattle : « Quand j’ai accepté le fait que j’étais gay, j’étais triste de ne pouvoir avoir d’enfant, commence l’auteur. Puis j’ai lu The Kid pendant mes années de fac. Pour la première fois, je réalisais que je pouvais devenir père tout en étant gay. A l’approche des fêtes, je me félicite d’avoir un fils, qui a presque trois ans. Et je veux vous remercier, Dan, pour le rôle que vous y avez joué. »

Les opposants à l’adoption par les gays – qui sont les mêmes que ceux qui sont contre le mariage gay, contre les droits des gays sur leur lieu de travail et contre l’existence même des gays – veulent faire croire que, quand un couple gay adopte, c’est un couple hétérosexuel qui est privé d’enfant. C’est faux. La triste vérité, même si de plus en plus de couples de même sexe deviennent parents, c’est qu’il y a toujours plus d’enfants qui ont besoin d’une famille que de couples, gays ou hétéros, prêts à les adopter. Je suis sûr que c’est la même chose en France.

Quand un Européen me demande pourquoi les Américains sont si coincés au sujet du sexe – pourquoi ils connaissent ces débats sans fin sur l’avortement, l’éducation sexuelle, le contrôle des naissances ou les droits des homosexuels –, je réponds en général : « Parce que les Français ont émigré au Canada, les repris de justice en Australie et les puritains aux Etats-Unis. » C’est pourquoi je suis surpris et attristé que la France, qui a tant d’avance sur les Etats-Unis en ce qui concerne de nombreux sujets liés au sexe et à la famille, est tellement en retard sur la question de l’adoption par les couples gays. Il est illégal d’adopter pour un couple gay en France. Cette situation persiste malgré les études de plus en plus nombreuses, faites par des scientifiques de haut rang, qui montrent que les enfants des couples de même sexe sont aussi heureux, en bonne santé et équilibrés, et tout autant susceptibles d’être hétérosexuels que les enfants des couples de sexe opposé. 
Voici donc quelque chose que les Français n’ont pas l’habitude d’entendre de la part d’Américains sur un sujet touchant au sexe : j’espère que vous allez nous rattraper un jour sur ce sujet. Je souhaite qu’un jour, les Français soient aussi libéraux, sophistiqués et informés sur cette question que le sont les Américains puritains de l’autre côté de l’Atlantique !

Etre parent est un challenge formidable. Bien sûr, il y a des hauts et des bas. Les moments difficiles se ressemblent dans toutes les familles : le manque de sommeil, les maladies infantiles, voire les vomissements quand ils sont petits, et les conflits sur leur éducation quand ils grandissent. Mais les meilleurs moments sont uniques, et ils se produisent souvent quand on s’y attend le moins.

Voici un de mes tous meilleurs souvenirs : quand notre fils avait quatre ans, nous sommes partis en voyage avec lui en Allemagne et en France. Il avait dormi dans l’avion... mais pas ses parents. Quand nous sommes arrivés au petit matin à notre hôtel, dans le Marais, à Paris, Terry et moi étions sous le coup du décalage horaire et nous ne pensions qu’à dormir. D.J., lui, était bien réveillé, et il devint vite évident que nous ne pourrions pas fermer l’œil en sa présence. Je décidais alors de laisser Terry dormir, et j’emmenais D.J. faire un tour.
Nous avons déambulé dans les rues de Paris au lever du jour. A un moment, nous avons remarqué que des Parisiens – pas des touristes comme nous, mais des habitants – se glissaient dans une impasse et en revenaient avec des pâtisseries. Nous les avons suivi et avons trouvé un boulanger qui vendait ses pâtisseries à l’arrière de sa boutique, encore fermée. Nous avons acheté un sac de brioches au sucre puis nous nous sommes assis sur un banc dans un petit jardin public pour les manger. Et nous avons discuté en regardant le soleil se lever.
Deux heures plus tôt, j’aurais donné n’importe quoi pour être au lit mais là, pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs sur terre que dans ce parc avec mon fils en train de manger des brioches chaudes en regardant Paris s’éveiller.

Un jour, je compte bien revenir à Paris avec Terry et D.J. Et, alors que nous déambulerons à travers la plus belle ville du monde, j’espère bien croiser d’autres parents gays en train de promener leurs enfants dans Paris – des parents gays français.


Dan Savage, le 15 décembre 2011.

   Sortie Mars 2012


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